Dans la maison – Rêves d’écriture

Voilà un film qui parlera à tous ceux en qui survit un ancien jeune écrivain :  l’histoire d’un professeur qui découvre  l’incroyable talent littéraire d’un de ses élèves. Au milieu de rédactions alignant péniblement deux phrases, sa copie resplendit comme un diamant noir. Et voilà le professeur Germain Germain persuadé d’avoir découvert le Victor Hugo du XXIe siècle, ainsi qu’une chance de prouver qu’il n’est pas seulement un écrivain raté enseignant à une classe de boulets.

Sur un pitch qui annonce un roman d’apprentissage, François Ozon construit un film hybride, à la fois romance, thriller et comédie paranoïaque. Mais avant tout, c’est un film sur l’écriture et son lien avec le réel.

Qu’est ce qui change dans le monde d’un écrivain lorsqu’il entreprend de le décrire ? Tout le film est bâti sur cette question. Et c’est le professeur, avec sa volonté de guider son élève vers une publication future, qui va tout faire déraper. Tant que l’adolescent gardait ses textes pour lui, tout allait bien. Mais qu’il cherche à les faire découvrir, et voilà les problèmes qui s’annoncent. Comme si, pour l’auteur, les difficultés commençaient avec le premier lecteur.

Il faut dire qu’il a choisi un sujet dangereux : dans ses rédactions il expose l’amitié factice qu’il entretient avec un de ses camarades. Amitié dont la seule justification est sa curiosité morbide pour sa vie de famille.

Le scénario est très intelligemment construit, et joue en permanence avec les règles que Germain Germain explique à son élève. Des premières rédactions assez basiques, on passe à des textes plus travaillés à mesure que l’adolescent ajoute des objectifs, des antagonistes, développe un point de vue. Et c’est ainsi que les deux histoires se développent simultanément.

Dans la maison des Rapha

Très vite, le spectateur va partager l’intérêt du professeur Germain Germain. L’absence totale d’empathie de l’adolescent pour ceux qu’il décrit, son humour corrosif, le côté voyeur par procuration, tout celà va donner de la tension dramatique à des copies qui – sinon – seraient d’une platitude exemplaire. « Je suis allé chez mon meilleur ami, et on a regardé la télé avec son père ».

Certainement, le professeur devrait lui ordonner d’arrêter. Mais pour connaitre la fin de l’histoire, il va se persuader qu’il ne s’agit que d’une oeuvre littéraire, et entreprendre d’aider le jeune auteur à s’améliorer. Malsain ? Nous sommes mal placés pour lui donner des leçons. Nous avons autant que lui envie de connaître la suite de cette histoire.

A suivre …

Parmi les règles qu’explique le professeur Germain Germain, l’une des première est celle des antagonistes. En une mise en abyme étrange, c’est l’adolescent lui même, le narrateur, qui devient le principal obstacle aux yeux du spectateur. Car c’est sa mauvaise volonté qui nous empêche de connaître la suite de l’histoire. Il a beau être officiellement narrateur, l’histoire est désormais portée par le regard du professeur Germain. Pour le professeur, son élève devient un obstacle, et l’obstacle est forcément un Méchant.

L’antagoniste ultime

A partir de ce moment, le film bascule dans le thriller.Ce que l’élève raconte, on le voit à l’écran. Dans chaque scène qu’il décrit, le réalisateur place l’élève en observateur muet, soigneusement dissimulé.   Un fantôme voyeur. Une ombre menaçante sur le bonheur de cette famille de la classe moyenne. Un regard malsain que l’on sent prêt à déraper.

Mais en réalité ?

Quels éléments objectifs avons nous pour penser que l’adolescent veut du mal à ces pauvres Rapha  ? Il n’y a strictement rien pour étayer les soupçons du professeur. Rien sinon notre volonté de spectateur d’assiter à un thriller horrifique.

Il y a quelque chose du ‘Tour d’écrou’  ‘Dans la maison’. Mais avec une technique bien pire que celle du narrateur non fiable. Le narrateur ne nous ment pas. Ou plutôt, il ne prétend à aucun moment nous faire prendre des fantasmes pour la réalité. Le cinéaste fait soigneusement la distinction entre ce qui est reconstitution, narration fantaisiste, et l’histoire du film.

C’est le regard du spectateur qui confond l’écrivain et son personnage. C’est nous qui, éduqués par mille films déjà vus ne sommes plus fiables à notre propre conscience. Et Ozon semble s’en amuser. Il nous glisse des regards complices, pousse le trait jusqu’au point où tout se mélange. Il faudrait revoir le film en gardant à l’esprit que plusieurs personnages cohabitent sous le masque du même acteur, multiples points de vue entre lesquels le réalisateur bascule sans prévenir.

L’orgueil de l’écrivain, la persistance du réel.

Au final, tout se mélange dans l’esprit du professeur Germain Germain. Il finit par confondre le personnage des rédactions et l’adolescent, par croire qu’en expliquant les règles de constructions d’une histoire il a une influence sur le réel. Il y a quelques moments où son exaltation devient  – à son tour – presque inquiétante. Rétrospectivement, la scène où – pris de panique – il croit avoir provoqué le suicide du fils Rapha a quelque chose d’effrayant.

« Tu as vu la vie de cette femme ? Et toi, tu lui jettes de la poésie ».

La scène où il apparait en fantôme au cœur d’une scène de séduction , la commentant avec son élève, comme un démiurge et son apprenti qui auraient tout pouvoir pour transformer la vie des hommes. Il y a un prix à payer – bien sûr – le père Rapha l’a déjà violemment pris à partie. Mais il ne peut pas imaginer que ce prix, il le paie tout à fait en vain.

Le terminus des démiurges

Car rien ne se passe comme espéré. La mère de famille Rapha qui aurait du – aveuglée par les éclairs rimbaldiens de la poésie du jeune démiurge – le suivre jusqu’au bout dans son amour adolescent, le ramène sur terre en une phrase. Fou de jalousie envers son élève, le professeur brise son couple sans même comprendre qu’il est le jouet de ses fantasmes. Triste fin pour quelqu’un qui avait cru pouvoir donner forme au réel par ses mots. Démiurge, certes, mais démiurge au sein de son seul esprit. Et à cette enseigne, les écrivains ne sont pas les plus doués pour régner sur un monde solipsiste. Les plus doués finissent en maison de repos. C’est le destin de Germain Germain.

Narratus Interruptus

Alors que la narration atteignait le climax et que le spectateur s’attend à une poursuite en voiture ou des coups de poings échangés, tout s’arrête soudain. Séquence suivante : le professeur Germain Germain est dans un parc, avec l’air tranquillement détaché de quelqu’un qui a un peu forcé sur les tranquillisants, et reçoit la visite de son élève qui ne parle plus des Rapha, qui ne se comporte plus en voyeur inquiétant.  Comme si tout ce qui précédait n’avait été qu’une projection des fantasmes du professeur.

Et les deux écrivains s’amusent à imaginer la vie des gens qu’ils aperçoivent face à eux.  Désormais, il n’y a plus ni maître ni élève, il y a deux écrivains qui s’amusent. Je ne m’attendais pas à ça, et ça ne pouvait pas finir autrement.

‘Dans la maison’ est un bon film. 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :