Les formiciens, Conan de chitine

Il y a vraiment des auteurs qui passent à côté de la célébrité. Raymond de Rienzi, par exemple. En 1932, il publie un roman dont tous les protagonistes sont des fourmis. Il rate le prix Goncourt à l’issue d’une courte polémique et… il sombre dans l’oubli.
Pas sûr qu’obtenir le Goncourt aurait changé son destin, mais ca aurait eu du style. Les Formiciens est un pur produit de littérature imaginaire. Il faut se représenter les Fourmis de Werber au Goncourt 1991, à la place de Pierre Combescot et ses Filles du calvaire .

Mais qui sont les formiciens ?

Les formiciens sont le plus haut degré de civilisation des fourmis.Ils forment une civilisation ayant atteint son apogée à la toute fin du Jurassique, alors que les mammifères n’étaient encore que des boules de fourrures tremblantes dans l’ombre de leurs terriers. Il y a autant de différence entre un formicien et une fourmi actuelle qu’entre un humain et un chimpanzé. Et c’est ce décalage temporel qui donne toute sa saveur au livre, permettant à l’auteur de prêter à ses narrateurs une intelligence évoluée.

Les formiciens, avant Werber

La comparaison avec les Fourmis est d’ailleurs intéressante. Car là où Werber renonce à justifier l’intelligence de ses héros insectes, Raymond de Rienzi l’intègre à son histoire. La quête des formiciens est de préserver leur intelligence et les moteurs de leur civilisation. Leur combat est d’éviter un destin de fourmis.

Ce n’est pas spoiler grand chose que de dire que la conclusion est sans surprise : à la fin, ils coulent.

Alors c’en serait fait de la race souveraine. Ce qui avait été inspiration, génie, lumière divine sous les fronts chitineux, ne serait plus qu’instinct. Tout sombrerait : curiosité, progrès, intelligence, amour. Comme les corps sans sexe, les âmes sans désirs demeureraient stériles. Ce serait pour toujours la stagnation grise, morne, opaque, la répétition sns fin et sans espoir des gestes des ancêtres.

En vain les millénaires se succéderaient . Les formiciens immobiles verraient peut être naître et mourir d’autres essais de la Nature. D’autres êtres sociaux passeraient, pleins d’orgueil, eux aussi, et se croiraient éternels. Les formiciens survivraient à tous, persévéreraient à travers les cataclysmes, dureraient autant que la Terre, parce que, même déchue, leur race est indestructible.

Contemporains des premiers déluges, ils seraient également les témoins des derniers jours. Ils assisteraient à la longue agonie de la lumière. Et quand, un soir sinistre, vivants ultimes parmi les vivants de la planète, transis, se pressant sur les dômes croulants de leurs cités, ils verraient le Soleil contracté s’éteindre au fond du cjel comme une églantine fanée, alors, au crépuscule du monde, il se trouverait qu’ils n’auraient pas encore changé. et leur civilisation serait demeurée identiquement la même qu’aux temps mésozoïques.

Hind ne faisait qu’entrevoir cet avenir plein de menace. Mais, sous la nuit magnétique et l’ouragan qui torturait la forêt, méditant dans sa casemate aux murs rudes, il constatait que les formiciens en étaient arrivés à un embranchement capital de leur histoire. Et il se demandait, lui, le grand Nomade, vainqueur aujourd’hui de la cité des Neutres, s’il n’allait pas être le héros qui sauverait l’espèce des irrémédiables déchéances…

Mais la grande différence est que, là où Werber livre un thriller technoïde, de Rienzi trace une fresque épique. D’un côté, un polar  où les Fourmis sont des créatures sans défense dans un monde dominé par l’homme. De l’autre une fresque où passe le vent de l’histoire.

A la fin du jurassique, les dinosaures sont à terre ; les mammifères pas encore levés : les Formiciens sont les maîtres de ce monde et nul ne peut leur résister lorsqu’ils déploient leur plus grande force : le Nombre.

Le souffle épique, à hauteur de fourmilière

Ham, lui, était hanté par l’âme collective. Il ne pouvait éviter d’associer tous ses frères à son exploit. Il répéta, avec une sorte d’ivresse :
– Les Halfs sont le premier peuple de la Terre !
Le Nomade ne répondit pas. Il regarda les cimes innombrables, les bouquets des palmiers, les crosses des fougères arborescentes, les cônes sombres des sapins, qui se mêlaient de toutes parts jusqu’aux horizons, et murmura seulement :
– La Terre est grande …

Il y a des livres bâtis sur un postulat original et qui s’épuisent à mesure que les pages se tournent. Rien de tel ici : plus l’histoire avance, mieux Raymond de Rienzi maîtrise son sujet. Au fil des chapitres, la psychologie très particulière de ses formiciens devient un enjeu de l’histoire. Dans le même mouvement, les dangers qu’affronte le peuple de Hind seront de plus en plus formidables. Comme Conan, il affrontera tous les périls qui se dresseront sur son chemin.

Hind le barbare

Car les ressemblances sont nombreuses : Hind, le héros, est un guerrier de haute stature, enfant barbare emmené en esclavage par un peuple plus civilisé. Un nomade qui va s’échapper pour fonder sa propre tribu, avant de conquérir le trône d’une cité lointaine. Un guerrier qui croisera les héritiers dégénérés de civilisations puissantes, affrontera la trahison, rencontrera l’amour et marchera sur la trace des dieux.

Le triomphe l’exaltait. Il ne se lassait pas de faire défiler dans son esprit les phases de sa formidable équipée. Lui, le Nomade, le solitaire, lui, jadis méprisé ou haï dans la cité des halfs,voilà qu’il avait vaincu le plus étonnant des peuples ! Voilà qu’il était le maître d’une cité dont la puissance avait semblé aussi ancienne et aussi durable que les forêts !

Maître d’une Cité … Une vague émulation s’éveillait en lui. Un jour, qui sait ? il tenterait, lui aussi, l’oeuvre gigantesque. La ville qu’il créerait serait plus grande encore que la pyramide, plus peuplée et plus belle. Dans ses murs, la race des Hindis se perpétuerait sans fin, tant que dureraient les jours…


Des défauts, alors ?

Pas vraiment, mais au moins une curiosité sur laquelle revenir. Chez les fourmis, trois genres. Masculin. Féminin. Neutre. Historiquement, les fourmis neutres sont apparues plus tard dans l’évolution. A l’époque du roman, il ne s’agit que d’une nouveauté, une étrangeté qui vient briser un équilibre millénaire entre les sexes.

C’est sur ce thème que s’articule l’intrigue.  Avec le recul, c’est un thème assez étrange pour un roman des années 30. Un thème assez lourd de sous-entendus et de positions politiques voilées.

Il est peut être encore un peu tôt pour relire ce livre avec un œil tout à fait neutre. Par moments, on ne peut s’empêcher de suspecter l’auteur des pires intentions machistes. Il a quand même commis deux autres titres « L’Aventure sur la route, roman d’une faible femme et de sa petite auto » et « Tremblante et nue, roman criminel ». Deux chefs-d’œuvre jamais réédités dont les titres sont en soi un programme.

Et pourtant non. Quelque soit l’opinion de l’auteur, il ne met pas le roman en péril. Pas de pamphlet, juste les thématiques de son époque, traitées de manière à s’intégrer dans l’histoire qu’il présente. C’est un des effets étranges de la littérature. Avec le temps, les sources d’inspiration s’effacent, le contexte disparaît et un livre neuf apparaît, prêt à conquérir de nouveaux publics. Ce qui était critique ou symbole peut acquérir des sens nouveaux, une originalité que le livre n’avait pas lors de  sa parution.

Les Formiciens mérite de nouveaux lecteurs. Bonne nouvelle, le livre est toujours disponible chez l’éditeur.

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