Anatole France – La révolte des anges, politique et fantasy

Qui lit encore Anatole France  ?

Anatole France. Un nom qui annonce à lui seul un pilier de la littérature française. Un nom digne d’être gravé au fronton des écoles et des lycées, sans même savoir ce qu’a écrit son auteur. Bienvenue au lycée Anatole France, le célèbre auteur de « La Légende des siècles »  (à moins que ce ne soit  « Oui-Oui à la plage »).

« Je tiens tout admirateur d’Anatole France pour un être dégradé »

Sans doute que les violentes attaques du mouvement surréaliste lui ont porté un coup fatal. Pour eux, Anatole France développait une vision trop légère de l’écriture, ni assez engagée, ni assez politique.  Pourtant, pour ce qui est de l’écriture politique, entre Aragon (le stalinien exalté) et Drieu la Rochelle ( collaborationniste fervent), il y a des attaques dignes de figurer dans un dossier de réhabilitation.

Anatole France, donc, écrivain majeur du début du XXe dont personne ne se rappelle l’œuvre au début du XXIe. Il serait temps de dépoussiérer un peu son œuvre et de redécouvrir ses textes. Le lecteur y découvrira un style très régulier et des textes à forte connotation ironique ou fantastique. Toutes  choses qui devraient éveiller notre curiosité.

Commençons donc par « La révolte des anges ».

Un roman de fantasy, déguisé en ouvrage de la Pléïade

Voilà, tout est dit. Le livre est paru en 1914 et il parle d’anges et de démons un siècle avant Dan Brown, de lutte du Bien contre le Mal, de politique et de religion. Le domaine des anges est tout de guerres et de châteaux dans le ciel, d’épées enflammées et de batailles héroïques.

Lucifer, dès qu’il vit son armée au point de ne plus s’accroître ni s’aguerrir davantage, la dirigea précipitamment sur l’ennemi et, promettant à ses anges la richesse et la gloire marcha à leur tête sur le Mont qui porte à son faîte le trône de l’Univers. Trois jours nous brûlâmes de notre vol les plaines éthérées. Au dessus de nos têtes flottaient les noirs étendards de la révolte. Déjà le Mont du Seigneur apparaissait rose dans le ciel oriental, et notre chef en mesurait des yeux les remparts étincelants. Sous les murs de saphir s’étendaient les lignes ennemies qui, tandis que nous marchions couverts de bronze et de fer, resplendissaient d’or et de pierreries.

Nectaire, ange déchu racontant ses souvenirs de jeunesse.

Pas assez de fantasy, trop de politique

Vu avec les yeux d’un lecteur moderne, une critique vient immédiatement : le thème a été mal traité. Pas assez de merveilleux. A peine une scène où les animaux se réunissent, apaisés, autour de la petite cabane où complotent les anges déchus. Une scène à la fois comique et poétique, la seule aussi réussie. Il faut dire qu’en terme de merveilleux, Anatole France doit assumer un choix difficile : le plus gros de l’intrigue se passe à Paris.

Bien pire, l’auteur joue peu des tensions entre la nature des anges et leurs visées révolutionnaires. En fait, le lecteur pourrait presque oublier qu’il a affaire a des anges en voie de déchéance et non à des militants d’une simple cellule communiste. Même couverts de plumes, ses Trotskys célestes tiennent un langage assez convenu de militants d’extreme gauche. La scène où les anges rebelles se réunissent pour décider du nom des chefs de la révolte est une critique violente de la prise de décision parlementaire, et vire à l’apologie du terrorisme. On peut se vouloir pragmatique sans pour autant tout justifier au nom de la fin.

Persuader aux anges qu’ils se couvriront de gloire en renversant le tyran et qu’ils seront heureux quand ils seront libres, voilà ce qu’il y a de plus efficace à tenter ; et, pour ma part, je m’y applique de tout mon pouvoir. Ce n’est pas facile assurément, parce que le royaume des cieux est une autocratie militaire et qu’il n’y existe pas une opinion publique.

Zita – ange en voie avancée de déchéance

Il faut être franc : ce n’est pas un bon roman de fantasy. Voilà, la sentence est rendue. Mais ca tombe bien : ce n’était certainement pas l’intention de l’auteur. Ne confondons pas Anatole France et Christopher Paolini.

Un texte politique, à destination d’un monde disparu

C’est le premier choc de la lecture : le monde d’où Anatole France nous parle n’est plus le notre. C’est un univers doucement bourgeois, où les choses se font lentement, au mouvement de l’histoire. L’importance des bibliothèques, les étranges figures de bibliothécaires et de bibliophiles donnent le ton d’entrée de jeu : ici l’homme vit dans le passé, et les trésors de l’esprit se trouvent dans les anciens textes. Le futur  ne pouvant apporter que commentaires et redites.

Les manuscrits constituaient sans contredit la plus grande richesse de cette immense collection. Il s’y trouvait notamment des correspondances inédites de Gassendi, du père Mersenne, de Pascal, qui jettent des clartés nouvelles sur l’esprit du XVIIe siècle. Et il n’est point permis d’oublier les bibles hébraïques, les talmuds, les traités rabbiniques, imprimés et manuscrits, les textes araméens et samaritains sur peau de mouton et sur lames de sycomore, tous ces exemplaires enfin, antiques et précieux, recueillis en Egypte et en Syrie par le célèbre Moïse de dina et qu’Alexandre d’Esparvieu avait acquis à peu de frais lorsqu’en 1836 le savant hébraïsant mourut de vieillesse et de misère à Paris.

Bibliothèque d’Esparvieu, plaquette de présentation

C’est un texte très critique contre toute forme de pouvoir. Il faut relire aujourd’hui l’extrait où Anatole France plante un officier supérieur en plein dîner mondain.

C’était le général d’Esparvieu qui racontait les grandes manœuvres d’automne aux dames palpitantes. Il parlait avec art et plaisait. Traçant ensuite un parallèle entre la méthode française et la méthode allemande, il en définit les caractères distinctifs, mit en saillie les mérites de l’une comme de l’autre avec une haute impartialité, ne craignit pas d’affirmer que toutes deux présentaient des avantages et fit voir tout d’abord l’Allemagne balançant la France aux yeux des dames surprises, déçues, troublées, dont le visage assombri s’allongeait ; mais, peu à peu, à mesure que l’homme de guerre décrivait plus nettement les deux méthodes, la française apparaissait souple, élégante, vigoureuse, pleine de grâce, d’esprit, de gaieté, tandis que l’allemande se laissait voir lourde, gauche et timide. Et, peu à peu, les visages des dames s’arrondissaient et s’éclairaient en un sourire joyeux. Le général, pour achever de rassurer ces mères, ces épouses, ces sœurs, ces amantes, leur fit connaître que nous sommes en état d’employer la méthode allemande quand cela nous est avantageux, tandis que la méthode française n’est pas dans les moyens des allemands.

Il faut se souvenir que le livre a été écrit avant 1914. Dans les années qui vont suivre, toutes ces dames, mères, épouses, sœurs et amantes perdront leurs proches dans la fosse des tranchées, sur un front enlisé où l’élégance de la méthode française et la gaucherie de l’allemande se résoudront dans la même boue sanglante. Le monde n’en est pas encore là. On va bientôt parler de guerre ‘fraîche et joyeuse’ et, à sa manière, Anatole France le dénonce. Ce n’est pas la charge grossière d’un pamphlétaire, mais comme on dit en escrime, c’est une touche.

Tirs tous azimuts

On était alors dans une de ces périodes climatériques de la troisième République, pendant lesquelles le peuple français, épris d’autorité, adorant la force, se croit perdu parce qu’il n’est pas assez gouverné et appelle à grands cris un sauveur. Le Président du Conseil, ministre de la Justice, ne demandait pas mieux que d’être le sauveur espéré. Encore fallait-il, pour le devenir, qu’il y eut un péril à conjurer. Aussi la nouvelle d’un complot lui fut elle agréable.

Actualités de 1913. Toujours valables

Au fil des pages, tout le monde en prend pour son grade : critique de l’arrivisme, du commandement, de la finance qui prospère sur la guerre, du cynisme des politiques, de la religion, de la famille, de l’amour et de Dieu lui même.

Car il y a un autre thème, sous- jacent : en s’emparant, pour les détourner, des thèmes classiques du catholicisme XIXe, Anatole France en  montre les failles. Dans sa nouvelle histoire du monde, ce sont les démons qui guident l’évolution de l’humanité. Au passage, il réécrit l’histoire du catholicisme, et cette histoire est cruelle. Il y a un côté désacreur à utiliser de tels thèmes pour les traiter ainsi. La Révolte des Anges, ce n’est pas autre chose que les Versets Sataniques, dirigé contre une autre religion. Comment s’étonner alors du relatif oubli d’Anatole France ? Écrivain anticlérical rejeté par les « progressistes « du temps. Pour faire école, il faut encore que quelqu’un reprenne vos thèmes.

Qui sait si leur race épuisée n’aura pas alors accompli ses destins et si d’autres êtres ne s’élèveront pas sur es cendres et les ruines de ce qui fut l’homme et son génie ? Qui sait si des êtres ailés ne se seront point emparés de l’empire terrestre ? Alors la tâche des bons démons ne sera pas finie : ils instruiront dans les arts et dans la volupté la race des oiseaux.

Nectaire, toujours lui, se forçant à envisager l’avenir avec une certaine forme d’optimisme.

Il faut toujours saluer les auteurs qui parviennent dans le même mouvement à être rejetés par la gauche (« Les dieux ont soif »), et à recevoir une condamnation papale pour l’ensemble de leur œuvre.

Pourquoi relire ‘ La révolte des anges’  ?

Malheureusement, ce qui précède ne suffirait pas à donner envie de reprendre le texte.  En matière de complot millénaire et de brulot anticlérical,  on a vu beaucoup mieux depuis.  Non, ce qui donne à ce livre tout son charme, c’est le style de l’auteur.

Il y a chez Anatole France une distance comme une ironie distante, la marque que rien n’a vraiment d’importance. C’est principalement cela que lui reprochèrent les surréalistes : Anatole France n’a aucune envie d’un art total. Son œuvre ne vise pas à choquer ou à perturber. Il exprime sa vision du monde en homme bien élevé, qui ne cherche pas à convaincre.

Mais le monde qu’il décrit est marqué d’une ironie permanente. Un peu ce que l’on appelle l’esprit français. Et les surréalistes n’aimaient pas ca non plus.

« Allons donc ! Fit Maurice, en haussant les épaules, vous n’allez pas vous révolter contre … »

Il montra le plafond, n’osant achever.

Mais l’ange :

« – Ne savez vous point que les fils de Dieu se sont déjà révoltés et qu’un grand combat fut livré dans le ciel ?
–  Il y a longtemps de cela, dit Maurice, en mettant ses chaussettes. »

Si vous ne percevez pas l’humour de l’extrait précédent, brisons là, ce livre n’est pas pour vous.

Publicités

un commentaire

  1. Paul JEAN · · Réponse

    Bonjour,

    Je n’ai guère apprécié ce roman , malgré les qualités dont je vous entretiendrai.

    La charge contre le catholicisme est outrancière; célébrer Lucifer- Satan comme le libérateur des hommes, il fallait oser ! Mais celle-ci plaira aux agnostiques,aux athées et aux membres d’une société secrète, dont je tairai le nom,qui célèbre justement Lucifer, le « porteur de lumière  » et le libérateur des hommes.

    Comme l’a écrit l’auteur du texte qui ouvre ce site, si l’on tenait à classer ce livre dans un genre littéraire ce serait dans la fantaisie (fantasy) , mais il serait peu apprécié des amateurs du genre ,car souvent le farfelu ,que l’on pourrait accepter à la rigueur ,sombre dans le ridicule, le grotesque.

    Ce qui sauve ce roman c’est l’ironie,l’érudition théologique ,la dénonciation d’une bourgeoisie sclérosée avec ses poncifs et la fulgurance du style.

    Anatole France peut-il intéresser le lecteur du XXI ème siècle ? oui, car ses autres romans ne sombrent jamais dans le ridicule ; certes ,il souvent primesautier, mais les barbaries y sont dénoncées ,celle de la révolution française de 1789 , par exemple,avec une rigueur, une justesse ,une émotion que Solienitsyne aurait appréciées;j
    Le texte de Debray-Ritzen, un écrivain contemporain ,eût pu servir de préface à ce roman »Les dieux ont soif »;lisez :

    « – La nation française, alors furieusement championne en liberté comme en égalité (ose-t-on ajouter en fraternité ?), ayant déclaré la paix au monde, accordant son secours à tous les hommes épris d’émancipation,
    déclencha vingt-trois ans de guerre en Europe, au nom de cette Révolution qui, « sans guillotine, écrivent les Goncourt, serait burlesque, sans le sang serait niaise ». Au lieu d’unifier l’Europe, ces guerres attisèrent les nationalités. Cent ans de conflits aboutirent aux deux conflits mondiaux qui cassèrent définitivement les reins au continent de la civilisation et accouchèrent des régimes monstrueux que l’on sait. (L’orgue à logos a toutefois récupéré, de l’aventure, un lyrisme qui serteux qui me liront quotidiennement à nos politiques d’à eu près tous les poils.) »

    Avec mon amitié littéraire au maître -d’oeuvre du site et à tous ceux qui me liront.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :