Iain Banks – Le seigneur des guêpes, ou le danger d’en faire trop

Le seigneur des guêpes, c’est Frank Cauldhame. Un adolescent vivant sur une île au large des côtes britanniques avec son père pour seule compagnie. Dès les premières pages, le jeune homme semble assez gravement perturbé. L’adolescent n’a jamais été déclaré aux autorités et mène une existence semi clandestine. Son père lui sert d’instituteur avec des principes d’éducation plutôt  monomaniaques. Sa mère est partie alors qu’il était petit, son frère a été enfermé à l’asile…

Une hérédité lourde, donc.

Ce ne serait pas encore trop grave si le jeune garçon n’avait pas développé une vision du monde, disons… assez particulière. Pour lui, l’île est une sorte de forteresse assiégée, le lieu où il peut équilibrer forces positives et forces négatives qui se déchaînent au delà des cercles de protection qu’il passe son temps à tracer.

J’avais passé ma journée à faire le tour des Mâts de sacrifices, quand j’ai appris que mon frère s’était échappé. En fait, je savais depuis longtemps que quelque chose allait arriver ; le Sanctuaire m’avait prévenu.

Un narrateur plutôt inhabituel. Mais grâce à la maîtrise de Ian Banks, le lecteur pénètre sans trop de mal dans la tête d’un enfant qui a grandi à peu près seul, et qui s’est construit des rationalisations improbables. Si le lance pierre casse, c’est qu’il a trop fait confiance à ses pouvoirs. S’il dissimule soigneusement le nom qu’il donne à ses outils, c’est pour  que nul ne puisse avoir de pouvoir sur eux…

Un Chaman en son domaine

Frank Cauldhame se comporte en chaman, tirant des conclusions de quelques signes, de la forme des nuages. De sa vie de bric et de broc, il a fait une religion animiste qui lui sert tant bien que mal à expliquer le monde. Et s’il est seigneur des guêpes, c’est qu’il a installé sous le toit de la vieille demeure un autel dédié à son culte particulier. Un autel où il immole des guêpes pour obtenir des oracles.
Cette religion d’outils cassés et d’animaux morts ne suffirait pas dans l’environnement complexe d’une grande ville. Elle est tout à fait adaptée pour les petits drames et les mystères basiques de l’île.

C’est là où le roman devient grandiose ; car cet adolescent perturbé, avec son souci de l’équilibre cosmique et ses totems de charogne, serait tout à fait crédible en chaman d’une petite tribu : on peut sans mal l’imaginer en guide spirituel d’une peuplade de l’âge de pierre, expliquant hasards et malheurs grâce à sa théogonie rafistolée.

Et c’est là le plus stupéfiant :

Tout se tient

Et surtout la psychologie de Frank

Il y avait une partie de moi qui pensait que tout ceci était absurde, mais ca n’était qu’une petite minorité. Dans l’ensemble, j’étais convaincu que cela marchait. Ca me donnait un pouvoir sur ce que je possédais et ce qui m’entourait. Ca me rassurait.

Ian Banks a veillé à la cohérence de sa mythologie dérisoire et, avant la fin, le lecteur apprendra pourquoi  le narrateur est devenu ce qu’il est. Tous ses actes sont pensés, rationnels, et en même temps complètement fous. Cela laisse un profond sentiment de malaise car, dans ce roman à la première personne, on finit par partager le point de vue de Frank. Presque à le comprendre. ‘Presque  ‘seulement, car Iain Banks en a trop fait.

Du danger d’en faire trop

Pour satisfaire aux canons du roman d’horreur, l’auteur a accroché à son roman toute une bimbeloterie d’effets faciles, certains à la limite du comique involontaire. D’autres tellement prévisibles qu’ils ne déstabilisent pas plus le lecteur que la description d’un fantôme en drap de lit traînant sa chaîne derrière lui.

Il faudrait supprimer de ce roman un lapin géant agressif, un tour en cerf volant, une bombe de la seconde guerre mondiale, un serpent, un nouveau né mal parti dans la vie et la description de l’autel sous le toit qui aurait beaucoup gagné à rester un peu mystérieux, ou en tout cas moins précisément détaillé.

Ce roman aurait été un grand livre de littérature générale. Pour ne pas déstabiliser ses lecteurs, Iain Banks en a fait un roman de genre.

Il faudrait sans doute supprimer également les meurtres de Frank, qui cadrent mal avec  le portrait du narrateur en chaman déglingué. Bien pire, ils bloquent l’identification et n’inquiètent que superficiellement le lecteur, qui en a vu d’autres sous d’autres plumes.

Mais, paradoxalement, ils ont deux effets intéressants :

  • rendre le personnage du frère terriblement inquiétant. C’est forcément un monstre puisqu’un homme qui n’hésite pas à tuer de sang froid le craint.
  • égarer le lecteur sur une fausse piste : on peut croire jusqu’à la fin lire le récit de l’enfance d’un serial killer, alos qu’il ne s’agit que de la vie et des délires d’un chaman.

Le résultat est en demi-teinte. Pour un habitué de la littérature d’horreur, c’est un excellent livre qui joue avec les codes du genre pour amener le lecteur dans l’état mental souhaité et le prendre – au final – totalement à contrepied. Un lecteur moins familier du genre sera sans doute déstabilisé.

Le résultat est assez paradoxal : un conte sur le chamanisme et la société, dissimulé sous les oripeaux d’un roman d’horreur et qui rebutera à la fois les aficionados du genre et les lecteurs plus classique. Une lecture intéressante, néanmoins, mais pas au niveau du livre qui aurait pu être écrit à sa place.

Finissons sur une note positive : je n’ai jamais vu un auteur s’acharner contre les guêpes avec tant d’acharnement. Noyées, électrocutées, écrasées, brûlées…

Si vous avez passé l’été un pulvérisateur de Baygon BzzBzzz à la main, ce roman vous redonnera le sourire.

Et une citation pour conclure :

Je me souviens que, lorsque j’étais enfant, je méprisais les moutons. Je les trouvais tellement bêtes. Ils ne semblaient capables que de manger, et il suffisait d’un chien pour tenir en respect un troupeau entier. Je leur courais après, et je m’amusais à les voir s’emballer follement ou se mettre dans des situations inextricables .  Je pensais qu’ils méritaient bien de finir dans nos assiettes et que ceux qui servaient à la tonte avaient encore bien trop de chance. Mais au fil des ans et de longues réflexions approfondies, je me rendis compte que la stupidité des moutons n’était que le reflet de notre propre bêtise, notre avarice, notre égoïsme et notre soif de pouvoir.
Je me mis à étudier l’histoire de l’évolution et du fermage ; je compris alors que l’animal gauche, lourd et maladroit, dont je me moquais, avait été fabriqué par des générations de fermiers ayant manipulé des générations de moutons. C’est nous qui avions fait de ce mammifère, jadis libre, sauvage et farouche, une bête docile, craintive et idiote, tout juste bonne à fournir de la laine. On n’a aucun intérêt à ce que les moutons exercent leur intelligence et leur combativité.

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