Publié par : artisandimaginaire | 23 décembre 2009

Victor Chklovski – Pour que la pierre soit de pierre

L’automatisme dévore les choses, les vêtements, les meubles, la femme avec qui l’on vit et la crainte de la guerre. [...] Et c’est justement pour rendre la sensation de la vie, pour sentir les objets, pour que la pierre soit de pierre, qu’existe ce qu’on appelle l’art. L’art est fait pour donner la sensation de la chose en tant que chose perçue et non en tant que chose reconnue.

Victor Chklovski – Résurrection du mot (1913)

Publié par : artisandimaginaire | 15 décembre 2009

Quelque chose plutôt que rien

equinox27 - missing house

Ce blog manque de photos, ces jours-ci…

Pour y remédier, je vous propose de découvrir le travail d’equinox27, qui propose sur flickr une série sur les maisons abandonnées.
Il a légèrement augmenté le contraste de toutes ses images, et leurs couleurs presque saturées donnent à ces maisons vides une légère sensation d’irréalité. Quelque chose entre le conte de fée et le conte d’Hoffmann.

Maintenant, pourquoi choisir cette photo pour présenter la série alors que c’est la seule qui ne montre aucun bâtiment ?

Justement parce qu’ elle présente, selon moi, de nombreuses similitudes avec le travail d’écriture.
On la regarde, et on se dit :  ‘Tiens, il manque une maison…’, comme on peut se dire en regardant une bibliothèque déjà bien fournie ‘Tiens, il manque encore un livre ! ‘.

Et puis, aller à la recherche de cette maison inconnue : d’abord quelques marches faciles d’accès, une promenade de santé, un plaisir. Puis une jungle broussailleuse, un désordre qu’il  faut travailler à la machette dans le noir complet. Un travail, long et fastidieux pour découvrir à la fin.. qu’il n’y a pas de maison et qu’il faut en plus la construire soi-même.

Publié par : artisandimaginaire | 7 décembre 2009

Lecture et Neurologie (littérature cathartique, littérature de récompense)

Les neurosciences sont décidément un domaine d’avenir. Voilà que grâce à quelques électrodes judicieusement placées, on peut apprendre ce que ressent le lecteur lorsqu’il se plonge dans un livre.
D’après les travaux de la psychologue Nicole Speer (Université  de Saint Louis), les zones activées lors de la lecture d’une action sont les mêmes qu’utiliseraient le lecteur pour réaliser la même action.

En clair, le lecteur se projette physiquement dans le héros. Ses mouvements sont inhibés bien sur, mais pour ce qui est de son cerveau, il se comporte en tous points comme s’il accompagnait le héros dans ses aventures. Il reconstruit les les textes qu’il lit en fonction de sa propre expérience. Voilà qui ouvre des perspectives vertigineuses…

Tout à coup je comprends mieux le succès jamais démenti de ces romans à deux sous peuplés de héros invincibles.

Deux amorces de réflexion :

- Celà expliquerait (au moins en partie), le plaisir que l’on prend au roman de terreur. S’immerger dans un texte horrifique, générateur d’angoisses, c’est également se plonger dans un univers où toutes nos peurs et nos misères quotidiennes sont relativisées.
Après tout, ce n’est pas si grave d’être au chômage. Au moins, on n’est pas poursuivi par des zombis. De plus, cette angoisse de substitution, on peut la maîtriser (ne serait ce qu’en fermant le livre), et d’autres études ont déjà montré que le simple fait de pouvoir contrôler une douleur la rend plus supportable.

- Surtout, celà donne un indice de ce que le lecteur attend de la lecture : on ne peut pas lui proposer d’anti héros absolu. Il faut que ce héros permette l’identification, puisqu’il s’agit de l’axe principal de la lecture. De même, il faut veiller à l’axe de transformation du personnage, puisque c’est également l’arc que va suivre, intimement, le lecteur.
Ce serait même intéressant d’apporter, par la lecture, quelque chose que le lecteur ne peut obtenir dans la vraie vie.

On peut tout faire avec un personnage. Le torturer, lui filer des coups de pied alors qu’il est déjà à terre.
Mais il est hors de question de faire d’aussi mauvaises manières à votre lecteur.

Pour ceux qui voudraient approfondir le sujet (et qui lisent l’anglais), quelques liens :

Segmentation in the perception and memory of events
Neuroimaging studies of mental rotation: A meta-analysis and review
Event perception: A mind/brain perspective

Attention toutefois : il s’agit de travaux de recherche, et leur contenu est aussi difficile que leurs titres le font craindre. Pour un texte de vulgarisation, il vaudrait mieux aller par là.

Publié par : artisandimaginaire | 29 novembre 2009

Dicoverb – Un logiciel pour tout conjuguer

Lorsque j’allais encore à l’école, j’avais un meilleur ennemi. Une bête noire. Et cette bête noire, c’était la grammaire. Plusieurs heures par semaine, il me fallait l’affronter sans armes réellement efficaces : mes notes de cours étaient incompréhensibles, mon cerveau fondamentalement réfractaire à toutes ces règles biscornues.

Mais avec l’expérience, j’ai fini par comprendre que si je ne pouvais vaincre la grammaire, je pouvais au moins la repousser.  A défaut de l’apprivoiser, l’éloigner un peu. Pour celà au moins, il y avait des outils.

Le petit livre rouge, par exemple. Le petit livre rouge de Mr Bescherelle était excellent pour se protéger des attaques de conjugaison.  J’ai découvert plus tard que le petit livre rouge de Mr Mao pouvait aussi servir contre les professeurs eux-mêmes, mais il était déjà trop tard et je n’ai jamais eu l’occasion d’essayer.

Le Bescherelle m’a maintenu vaille que vaille au dessus de la moyenne, et puis je l’ai perdu de vue. Dans l’ère numérique, il s’est effacé comme un gentilhomme de l’ancien siècle. Je l’imaginais retiré sur ses terres, méditant sur la versatilité des hommes et le passage du temps.

Et bien pas du tout, le gentillhomme a viré sa cuti. Dépouillé de sa livrée rouge, il est venu squatter mon ordinateur.
Comme un ancien prof de français qui viendrait sonner à la porte pour sortir en boîte.

Ca m’a fait un choc, mais je m’y suis fait. Après tout, il rend encore bien des services.

Dicoverb. Conjugue tout, même les mots les plus bizarres. Il ressuscite l’indicatif futur antérieur et le conditionnel passé deuxième forme.
C’est un logiciel léger (170 ko), que l’on peut utiliser sans installation depuis une clé USB.

Publié par : artisandimaginaire | 25 novembre 2009

Un animal avec un animal dans la tête

Un petit exercice proposé par Frederic Boyer, lors de son intervention au  Forum Le Monde – Le Mans 2009 :

Choisir un animal, au hasard.
Une vache, par exemple. Puis choisir quelques mots, quelques concepts, et tenter de les décrire dans le monde de l’animal.
Que serait pour une vache qu’une prairie ? La vitesse ? Un droit ou un devoir ?

Intérêt de l’exercice ? (outre son côté ludique évident)

Tenter d’approcher ainsi la lisière du monde humain et du monde animal.

Et au lieu de dissoudre notre distinction, elle fait apparaître ainsi, tragiquement, notre condition commune.

Une autre citation  (dont j’ai tiré le titre de ce billet) :

Un écrivain, c’est souvent un animal avec un animal dans la tête.

Publié par : roussard | 19 novembre 2009

Camouflage en bibliothèque

Desiree Palmen - Bibliothèque

Desiree Palmen est une artiste hollandaise qui déploit beaucoup d’efforts pour passer inaperçue. L’image ci-dessus la montre posant pour le photographe devant sa bibliothèque.

Le plus impressionnant, c’est qu’il n’y a pas de photoshop là dedans. Une simple photo, et des vêtements imprimés avec l’image des livres.
Le truc parfait pour pouvoir lire tranquille.

A la fin de 1939, il publia Statements ; peut-être le plus original de ses livres, sans doute le moins loué et le plus secret. Quain avait accoutumé d’argumenter ainsi : Il n’y a pas d’Européen (raisonnait-il)  qui ne soit un écrivain en puissance ou en acte.
Il affirmait aussi que des divers bonheurs que peut procurer la littérature, le plus élevé était l’invention. Puisque tout le monde n’est pas capable de ce bonheur, beaucoup de gens devront se contenter de simulacres. C’est pour ces “écrivains imparfaits”, qui sont légion, que Quain rédigea les huits récits du livre Statements. Chacun d’eux préfigure ou promet un bon argument volontairement gâché par l’auteur.
L’un d’eux – non le meilleur – insinue deux arguments. Le lecteur, distrait par la vanité, croit les avoir inventés. Du troisième, The rose of yesterday, je commis l’ingénuité d’extraire  Les ruines circulaires, un des récits du livre Le jardin aux sentiers qui bifurquent.

Borges – Examen de l’oeuvre d’Herbert Quain in Fictions

Publié par : artisandimaginaire | 17 novembre 2009

Yves Lavandier – La dramaturgie

Yves Lavandier - La dramaturgie

A mon avis, le meilleur livre en français sur la dramaturgie. Yves Lavandier est scénariste, réalisateur, et professeur de dramaturgie.

Son livre ? La dramaturgie.  Un ouvrage extrêmement dense, mais qui se lit très facilement. L’auteur a une écriture très agréable et beaucoup d’humour.  Le contenu ? Le voici. Même si le site officiel donne plus de détails, et des extraits.

LES MÉCANISMES FONDAMENTAUX
Conflit et émotion, Protagoniste – objectif, Obstacles, Caractérisation

LES MÉCANISMES STRUCTURELS
Structure, Unité, Préparation, Langage et créativité, Ironie dramatique, Comédie, Développement.

LES MÉCANISMES LOCAUX
Exposition, Activité, Dialogue, Effet.

Chaque technique est illustrée d’exemples tirés du cinéma, de la littérature, de la BD. Des trucs et astuces, des exemples et des contre exemples.

Et si vous en voulez plus, il y a toujours moyen de s’inscrire à une conférence de l’auteur.

Publié par : artisandimaginaire | 27 octobre 2009

Rilke – Est-il nécessaire que j’écrive ?

Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne.

Avant toute chose, demandez-vous à l’heure la plus sombre de votre nuit : est-il nécessaire que j’écrive ?  Creusez en vous même en quête d’une réponse profonde.

Et si cette réponse devait être positive, et si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple “Je ne peux pas faire autrement”, construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité.

Rainer Maria Rilke – Lettres à un jeune poète

Publié par : roussard | 16 octobre 2009

Cimetière des rêves – L’anti Jack Vance

derekL1963 -islands

Dans la Langue Ancienne parlée dans la Basse-Terre d’Iréné, la cité s’appelait Rhodrora. Lorsque la Langue Ancienne était la Langue Vieille, elle était connue sous le nom de Rhudaroralla. Lorsque la Langue Vieille n’était encore que le dialecte parlé par les sauvages Wittingas, elle s’appelaitAyassavalle dans la Langue Mère de Romplannan. Encore avant, elle était Yngavvalook dans la langue du Troisième Empire Irénique. Sous le Second Empire Irénique, elle s’appelait Russevalaya. Pour la population du fabuleux Premier Empire, c’était Chailiana, et les Empereurs Dorés y avaient installé leur trône.

Robert Chilson – Cimetière des rêves

Cimetière des rèves de Robert Chilson. Un petit livre publié au masque SF. Oublié à un tel point que l’image d’illustration est introuvable sur le Net. Mais un petit livre très intéressant, qu’onpourrait presque comparer à Jack Vance.

J’ai toujours adoré Vance et sa Terre au bord de la disparition, ayant fait cent fois le tour de toutes les expérimentations et réduite à attendre l’explosion du soleil en cultivant l’art du bon mot et de la plus exquise politesse.

Jack Vance fait partie de mes auteurs de référence. Mais, malgré tout son talent, je n’ai jamais pu complètement accepter ses prédictions comme plausibles. Mon disbelief se suspend bien, mais je n’arrive pas à croire – une fois le livre refermé – que notre futur puisse ressembler à ca.

Ca choque ma conception du monde. Il y a un mot très snob pour ca Weltentauschung, je crois. Tout ce que je crois connaître de l’humanité me hurle de refuser les hypothèses de Vance. Non, l’humanité ne devient pas de plus en plus raffinée, et les expérimentations sociales sont oubliées par la génération suivante.

De même, il y a peu de ruines chez Vance. Quelques fragments venus du passé, et des morceaux de technologie, mais c’est tout. Une Terre où l’humanité tourne en rond depuis des lustres devrait être couverte de ruines en tous genres. En Europe, il est quasiment impossible de creuser les fondations d’un nouveau parking sans tomber sur une échoppe médiévale, les charniers d’une ancienne bataille, une villa gallo-romaine ou un feu de camp néolithique.

Alors dans 10 000 ans … Il faudra repousser les vestiges pour simplement espérer s’asseoir.

Il y a des petits livres qui attendent, oubliés, que quelqu’un les rouvrent. Mettant un instant à la lumière des visions, une image, un poème. Le cimetière des rèves est l’anti-Vance.

Le progrès social ?

Les peuples sont enfoncés dans des guerres ancestrales, des haines de royaume à royaume qui évoquent un moyen âge où on aurait figé tout progrès. Les hommes se présentent en donnant le nom de leurs ancêtres, celui de leur famille et les exploits qu’ils ont accompli.

Les ruines ?

On ne peut faire trois pas sans tomber sur un ancien bâtiment, les ruines d’une civilisation ou une ville qui a traversé plus d’empires que les hommes n’ont de mémoire.

Et tout cela me satisfait. Ce futur là, j’y crois, même démesuré, même fou.

Alors, bien sûr, ce petit livre a quelques défauts. La quête du héros n’aurait pas pu être plus classique : on a enlevé sa fiancée et il s’est lancé à la poursuite des ravisseurs.

A part ca, les méchants manquent complètement de personnalté, et l’auteur donne souvent l’impression de n’avancer dans l’intrigue que contraint et forcé.

On suit pourtant les péripéties du narrateur sans déplaisir, comme une promenade au côté d’un ami un peu rasoir, qui – tout en vous contant sa vie sans intérêt – vous guide à travers les merveilles accumulées de mille générations d’hommes.


L’image d’illustration est une oeuvre de DerekL1963, publiée sur Flickr sous licence Creative Commons.

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